Suzanne... ( 2 )

 2. 
Évelyne, Nicolas, Zoé



Tourne à droite Irène.
Quoi ?
Tourne à droite !
Irène braque et prend la rue suivante sur la droite. Elle avance au pas.
Et maintenant ?
Je ne sais pas.
Réfléchissons. Restons calmes et réfléchissons. On va bien trouver quelque chose à raconter.
Il n'y aura rien que je puisse dire pour...
On va en ville, on trouve un cadeau à lui faire, une montre, par exemple. Tu rentres et tu lui diras que tu voulais lui faire une surprise. Que tu avais repéré la montre depuis un moment déjà, que tu regrettais de ne pas l'avoir achetée. Et moi j'étais venue te visiter, je t'ai encouragée à lui faire ce cadeau et je t'ai conduite à la bijouterie !
Ça ne marchera pas, Irène. Il n'y croira jamais. Je ne me rappelle plus du jour où je lui ai fait un cadeau en dehors de son anniversaire.
Justement ! Tu lui diras que tu voulais lui faire plaisir ! Moi je reste avec toi et j'irai dans ce sens. Ça peut marcher.
Non, Irène, je te le dis : ça ne marchera pas. Il se dira que je me paie décidément sa tête. Et ce sera encore pire.
Bon... Tu pourrais lui dire que tu te sentais mal... Que tu as fait une crise d'angoisse. Que tu m'as appelée, que je suis venue, que je t'ai calmée et que nous sommes parties faire un tour.
Non. Non. C'est n'importe quoi. Ça ne marchera pas.
Irène est contrariée. Elle tourne en rond dans le lotissement, les mains nouées au volant, les sourcils froncés, elle cherche un endroit où s'arrêter, une place de parking qu'elle trouve finalement au fond d'une impasse et dans laquelle elle se gare brutalement ; elle coupe sec le moteur et se tourne vers moi. Je la sens furieuse. Avec la colère, c'est étrange, ses yeux bleu pâle ont viré au gris.
Tu es désespérante, Suzanne. Tu refuses mes idées en bloc, soit. Mais trouve quelque chose alors !
Tu ne comprends pas. Je ne suis pas à la maison et je lui ai menti. Par deux fois ! Il doit être en train d'imaginer je ne sais quoi.
Justement, ne lui laissons pas le temps d'envisager les pires scénarios. Retournons-y, la fleur au bout du fusil, avec une bonne histoire à raconter. Tu m'as dit qu'il ne t'avait pas touchée depuis longtemps. Ça ira.
Tu sais très bien que ça n'ira pas du tout. Il va te remercier poliment et te conduire à la porte aimablement et je vais me retrouver seule avec lui. Non, je ne le sens pas, Irène. Je ne le sens pas du tout.
Irène démarre la voiture aussi sèchement qu'elle l'avait arrêtée et sans mot dire. Elle quitte la place de parking dans une manœuvre rapide et précise, roule dans les rues sans dépasser la limitation de vitesse, mais sa conduite est brusque et elle fixe la route sans ciller. J'entends le son de sa respiration. Elle est intense et profonde. À cet instant, je me soucie plus de savoir pourquoi elle est en colère que de la réaction de mon mari quand il s'apercevra que je ne rentrerai pas. Mais je n'ose pas lui parler. Je veux attendre qu'elle se calme. Il fait presque nuit. « Éteins ton téléphone », ordonne Irène, et j’obéis. Nous arrivons sur la N57. Cette même route sur laquelle nous roulions tranquilles le matin même, que je connais bien désormais mais que je n'ai pas l'habitude de prendre dans ce sens à cette heure de la journée. Cette pensée m'apaise et je sens quelque chose qui lâche en moi. La route est bordée de hauts sapins des Vosges. Non, la route traverse, fend en deux, une dense forêt de sapins des Vosges. Ce n'est pas pareil. Ils sont impressionnants par leur hauteur et leur vigueur, avec leur écorce noire et leurs larges rameaux grisâtres qui battent l'air. Je me détourne d'eux et ne les vois plus que partiellement, qui se succèdent dans un rythme saccadé, alors que l'asphalte quasiment neuf, noir lui aussi, et brillant, se déroule devant nous. Plusieurs fois, mes paupières s'abaissent lourdement sur mes yeux avant de totalement se fermer sur eux. Là, je suis une autre ligne noire, celle que tracent sur le carrelage bleu des carreaux de faïence noirs d'un bout à l'autre du bassin olympique. Je nage au-dessus de la ligne, au plus près, je sens le poids de l'eau sur mon dos, mais la sensation est agréable, je la brasse de mes mains et la bats de mes pieds et ainsi j'avance avec assurance et en douceur. Irène a tourné la tête vers moi et m'a jeté un bref coup d’œil. Cette imperceptible modification de l'espace, cet infime déplacement de l'air, cette attention fugace portée sur moi, je l'ai senti.
Je ne dors pas, dis-je.
Tu peux dormir, ça ne me gêne pas.
Tu es encore fâchée ?
Elle secoue la tête. Ce mouvement basique du corps peut signifier différentes choses, et là encore c'est très étonnant, il est facile, avec un peu d'attention, de l'interpréter. Irène secoue la tête et cela ne veut pas dire qu'elle n'est plus fâchée, cela veut dire que décidément, je ne comprends rien.
Parle-moi Irène.
Elle frappe le volant du plat de la main.
Mais bon sang, à quoi pensais-tu Suzanne ? Tu ne veux pas rentrer chez toi ! Et alors quoi ? Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ? Tu as un plan ? Et as-tu seulement songé aux problèmes que cela pourrait me causer !
À toi ?
Ton mari va me questionner, il saura sans doute que tu es avec moi ! Je m'étonne qu'il ne m'ait pas encore appelée.
Depuis la maison, il n'a pas pu voir ta voiture.
Tu en es sûre, Suzanne ?
Je ne réponds rien. La voiture avance en douceur sur le bitume. À nouveau nous ne parlons pas. Nous roulons en silence sans croiser d'autres véhicules. Je cligne des yeux et lutte pour ne pas m'endormir quand soudain son téléphone vibre. Irène désigne son sac à main du menton.
Regarde si c'est lui.
Je sors le téléphone du sac. C'est bien le numéro de portable de mon mari qui s'affiche.
Oui, c'est lui.
Sans attendre, Irène se déporte, se gare sur le côté de la route, arrête le moteur. Prend une profonde respiration et décroche.
Allô ?
Irène ?
Oui ?
C'est Franck. Le mari de Suzanne.
Franck ! Excuse-moi, je ne t'avais pas reconnu.
Je viens de parler avec Joël. C'est lui qui m'a donné ton numéro.
Pas de souci, Franck. Tout va bien au moins ?
Je cherche à joindre Suzanne.
Suzanne ? Pourquoi, elle n'est pas à la maison ?
Non, elle n'est pas là. Je voulais savoir si elle était avec toi.
Ah non, désolée, nous n'avions pas prévu de nous voir. Tu as essayé son portable, j'imagine ?
Il est éteint.
Eh bien, elle n'a peut-être plus de batterie. Ça arrive. Mais il n'est pas très tard. Elle rentrera sans doute bientôt. Tu es inquiet ?
Sa voiture est dans le garage. Tu es certaine qu'elle n'est pas avec toi, Irène ?
Non, Franck, je t'assure. En fait, cela fait un petit bout de temps que nous ne nous sommes pas vues. Pour tout te dire, je comptais l'appeler prochainement. Bon, peut-être est-elle en visite chez des voisins ?
Non Irène, Suzanne ne va pas en visite chez nos voisins.
Peut-être est-elle allée se balader ?
Hmm...
J'aimerais pouvoir t'aider Franck, mais je ne sais pas trop quoi te dire. Je suis sûre qu'elle va bientôt rentrer et qu'il y aura une explication toute bête à tout ça.
Tu as sans doute raison. Je suis désolé de t'avoir dérangée.
Tu ne m'as pas du tout dérangée, Franck. Encore une fois, je suis sûre qu'il n'y a pas lieu de s'inquiéter. Tiens-moi quand même au courant, tu veux bien ?
Je le ferai. Au revoir Irène.
Au revoir Franck.
Irène, la menteuse. Excellente. Parfaite comme dans tout ce qu'elle fait. Ni elle ni moi ne prenons la peine de commenter ce qui vient de se passer. Nous reprenons la route. Irène, droite comme un i, les mains à 10h10 sur le volant, regarde fixement devant elle. Et moi, tournée vers elle, le dos collé à la vitre, c'est elle que je regarde. On dirait qu'elle suit scrupuleusement un point ou quelque objet luisant dans la nuit, à moins que ce soit la ligne continue blanche qu'avale inlassablement la voiture. Il pleut maintenant. De fines gouttes crépitent sur la carrosserie et s'écrasent sur le pare-brise que les essuie-glaces balaient à vitesse maximale. Bien entendu, Irène est un peu tendue et reste concentrée. Qui aime conduire sous la pluie la nuit ? Je m'enfonce dans mon siège, tire sur les manches de mon pull-over pour y enfouir mes mains, remonte le col le plus haut possible. Toujours personne d'autre que nous sur la nationale. Irène a actionné le chauffage. Dans l'habitacle, la température atteint sans doute les vingt-cinq degrés. Je referme les yeux et prête l'oreille à la somme des bruits qui me parvient : le contact de la gomme avec le grain fin de l'asphalte, le battement de la pluie, le ronronnement du moteur, celui du chauffage, le va-et-vient des essuies-glaces, la respiration d'Irène et la mienne.

Nous arrivons. Irène pousse la porte du chalet et nous entrons dans le corridor. Nous suspendons nos manteaux et retirons nos souliers mouillés. Lorsque je relève la tête, Nicolas Klauser est debout devant moi, il tient du bout des doigts une branche de ses lunettes qui se balancent dans le vide. Il était en train de lire, très certainement. Il m'interroge du regard avec bienveillance et douceur et me prend dans ses bras sans me retenir. « Va donc t'installer dans le salon », me dit-il. Je jette un regard à Irène qui attend que je disparaisse, ce que je fais volontiers, comme une petite fille à qui on autorise à aller jouer dans sa chambre. Ils parleront de moi, comme si j'étais cette enfant, ou comme si j'étais vieille, ou malade, ou folle. Peu m'importe. Je m'en remets à eux.
*

Cinq jours passent. Je suis sans nouvelles d'Irène. Je songe à ce que fait, pense, mitonne mon mari, comment il s'organise pour me retrouver, ce qu'il prépare en représailles. Je pense à la suite. Alors quoi ? Rester ici / Porter plainte / Demander le divorce / Partir ? Où ? Je n'arrive pas à réfléchir. « C'est trop tôt », me disent Évelyne et Nicolas. « Il te faut du repos et du calme. Tu auras l'esprit plus clair dans quelques temps. Et alors seulement tu pourras agir. Mais pour l'heure, ne te fais pas violence. Repose-toi, reprends des forces. Laisse-toi aller. » Mais c'est à Irène que je pense le plus. À quel point est-elle fâchée ? Lui ai-je vraiment causé des problèmes ? « Mais non, mais non », disent les autres.

Zoé est là aussi. Zoé n'est pas une femme battue. Son mari est mort il y a un peu moins de deux ans, et pour une raison qui lui échappe, elle s'en sent coupable. Elle n'a pourtant rien à se reprocher. Il était ouvrier du bâtiment, il est mort sur un chantier, écrasé par des blocs de béton. Zoé a perdu pied depuis. C'est elle qui le dit ainsi. Elle vit au chalet depuis déjà plusieurs semaines. Elle a quitté la maison et a laissé ses enfants en garde chez ses beaux-parents. Elle est là pour le repos et le calme, elle aussi. Pour se clarifier les idées et reprendre des forces avant d'agir. Je me rends compte pourtant qu'elle a mauvaise mine, elle a encore maigri. C'est une fille fragile. C'est avec elle que je passe l'essentiel de mon temps. Nous nous levons tard, elle encore après moi. Je cuisine pour tout le monde, essentiellement les légumes cultivés dans le jardin au pied du chalet que Nicolas dépose sur le bord de l'évier chaque matin. J'encourage Zoé à manger, mais elle picore comme un moineau. Après le repas, nous sortons faire une balade en forêt. Ces jours derniers le vent est encore plus puissant qu'à mon arrivée. J'enroule mon bras autour de Zoé et parfois je la sens qui tremble. Nos visages sont soudés l'un à l'autre, nos joues appuyées l'une à l'autre. Nous portons des fichus colorés sur la tête, dont les pans flottent dans l'air. Les Klauser marchent devant nous main dans la main. À notre retour au chalet, je lance un café. Zoé et moi, confortablement installées dans les gros fauteuils en toile à côté du poêle à bois, le buvons à petites gorgées. Nicolas et Évelyne s'éclipsent dans leur chambre à coucher au bout du couloir.
Ils vont baiser, m'avait informé Zoé le premier jour en chuchotant.
Mais non !
Mais si.
Et en effet, un peu plus tard, traversant le couloir, nous sont parvenus des râles étouffés, des soupirs, des crissements de sommier. Je fus à la fois troublée, amusée, curieuse et envieuse. Le sexe. J'y ai renoncé depuis longtemps. Mon mari aussi, d'ailleurs. Avec moi en tout cas. Avec une autre ? C'est très possible. Je suspecte depuis quelques temps qu'il a une maîtresse. Je l'ai souhaité même. Le souhaite encore.

*

Sixième jour : coup de fil d'Irène. Elle me dit d'emblée qu'elle a peu de temps. Joël s'est absenté mais ne tardera pas à revenir.
Comment vas-tu ?
Je suis fatiguée, mais je me repose. Je crois que je ne réalise pas bien encore ce qui se passe. Pour l'instant, je suis plutôt sereine.
Zoé est avec toi ?
Oui. Elle est là. Et toi, comment vas-tu ?
Bien, bien. Joël et moi sommes allés voir ton mari dimanche. Nous avons déjeuné avec lui. J'ai préparé le repas dans ta cuisine. C'était un peu étrange comme situation.
Je comprends... Et ? Comment est-il ?
Difficile à dire. Il agit comme s'il n'était pas vraiment affecté par ton départ. Mais il a mangé avec un appétit vorace. À croire qu'il n'avait rien avalé depuis ton départ.
Il mange au restaurant tous les midis. Mais le soir... Je ne suis pas certaine qu'il soit fichu de se faire cuire un œuf. Sais-tu s'il a porté plainte ?
Porté plainte ?
S'il a déclaré ma disparition, je veux dire.
Non. Il ne l'a pas fait et ne va pas le faire. Pas pour l'instant en tout cas. Joël le lui a pourtant conseillé.
Hmm. Et comment explique-t-il mon départ ?
Il reste vague. Il... laisse à croire que tu es... un peu instable.
N'importe quoi !
Il dit que nous ne te connaissons pas telle que tu es vraiment. Que ce n'est pas toujours facile...
Il tente de vous apitoyer, de se faire passer pour une victime !
Que voulais-tu qu'il dise ? « Je frappe ma femme depuis tant d'années qu'elle en a eu assez ? »
Non, évidemment... Et ton mari, il y croit ?
Moyennement. Il trouve tout ça bizarre.
Bien sûr. Et toi, comment as-tu réagi ?
Avec sollicitude et bienveillance, comme il se doit. Qu'aurais-je dû faire sinon ?
Rien d'autre. C'est parfait.
En tout cas, je te le répète, il croit fermement que tu vas revenir. Et toi, as-tu déjà réfléchi à ce que tu vas faire ?
Non. Pas du tout. Pas encore. A-t-il appelé ma sœur ?
Je le lui ai demandé, mais il a esquivé la question.
Il ne l'a pas fait. Il est trop fier.
C'est aussi ce que j'ai pensé. Et toi ? Tu vas l'appeler ?
Je n'y ai pas réfléchi. Mais... ça fait si longtemps. Je ne saurais pas quoi dire.
Tu pourrais lui expliquer. Comment tu as vécu. Tu m'as dit que c'était une bonne personne. Elle comprendra.
On verra. Est-ce que tu es encore fâchée contre moi, Irène ?
Je n'étais pas fâchée.
Zoé apparaît sur le pas de la porte, hésitante. Je cligne des paupières pour lui faire savoir qu'elle ne dérange pas. Elle entre et s'installe dans un fauteuil tandis que je poursuis ma conversation.
Quand viendras-tu au chalet ?
Quand Joël repartira en déplacement. Mais je ne connais pas son planning. Je dois te laisser maintenant, il ne va pas tarder à rentrer.
Merci Irène.
Prends soin de toi. À bientôt.
À bientôt.
Je raccroche. De l'avoir entendue m'a fait du bien, m'a rendue triste, m'a agacée, tout en même temps. Elle ne connaît pas le planning de Joël. C'est étrange. D'habitude elle est au courant de tous ses déplacements bien à l'avance.
Alors, que raconte ton mari ? Demande Zoé.
Que je suis dingue ! Enfin en substance. 
Crevure. Et Irène ?
Eh bien ?
Comment va-t-elle ?
Bien. Elle viendra bientôt.
Vous êtes amies depuis longtemps ?
Nous nous connaissons depuis plusieurs années, mais nous n'avons pas toujours été si proches. C'est plutôt récent.
Hmm.
Irène et Zoé se sont rencontrées dans un de ces groupes de parole pour femmes et c'est Irène qui a présenté Zoé à Évelyne et Nicolas. C'est grâce à elle si elle est au chalet aujourd'hui. Pourtant, je sens Zoé méfiante lorsqu'elle évoque Irène, presque un peu revêche, je sens qu'Irène lui est antipathique. Je ne veux pas savoir pourquoi.
C'est l'heure de notre promenade, ma petite.

*

Deux semaines s'écoulent. Mado et Paule sont passées deux fois au chalet, mais Irène n'est toujours pas venue. Au téléphone, elle dit qu'elle veut rester prudente. Mon mari s'est décidé à déclarer ma disparition. La police interrogera sans doute Irène et les voisins. Mais que pourront-ils bien leur dire ? Ils travaillent tous en journée et ne savent rien de ce que je fais. Je prends la voiture de temps en temps et pars quelques heures. Et après ? Quant à Irène, elle saura bien quoi leur raconter. C'est-à-dire pas grand-chose : « Il arrive que l'on se voit. Mais Suzanne est une femme discrète. Nous parlons surtout cuisine. » Je m'étonne d'être si calme. Ici, les jours passent lentement et je pourrais m'ennuyer, mais ce n'est pas le cas. Je crois que quelque chose se passe, que je chemine dans ma tête. Tous les matins, je bois mon café avec Évelyne. Parfois elle m’entraîne dans le jardin. Au début, je n'étais pas très à l'aise en sa compagnie. Je crains les tête-à-tête de manière générale, mais je crois surtout que son physique m'indisposait un peu. L'histoire dit qu'elle a été une très belle femme autrefois et sans doute est-ce vrai. Du point de vue des autres, elle l'est encore. J'en suis moins certaine. Je trouve son visage curieux, sans doute parce qu'il est androgyne. Elle n'aurait pas ces longues mèches claires qui tombent sur ses tempes, qu'on pourrait la prendre pour un homme. De même, il est difficile de lui donner un âge. Sa peau est lisse et souple, son teint frais, mais ses joues sont creusées et une unique ride profonde lui barre le front, lui conférant un air sévère, adouci quelque peu par des yeux d'un bleu délavé. Ses poignets et ses chevilles sont étroits, mais ses épaules sont assez larges et ses mollets sont forts. Elle est féminine et masculine, jeune et vieille, elle est grâce et rudesse, tout à la fois. Je me suis toutefois habituée à ce visage et à ce corps, même si je reste un peu troublée quand je m'attarde à l'observer. Mais d'Évelyne émane un je-ne-sais-quoi puissant qui exerce sur moi une attraction mystérieuse, et surtout, elle est douée d'une capacité d'écoute hors du commun. Attentive à l'autre sans jamais se montrer curieuse, elle peut tout entendre, tout comprendre, tout croire. Elle ne juge pas, ne bouscule pas, ne dispense aucun conseil, réserve un avis éclairé à quelques occasions seulement ; elle écoute, simplement, patiemment, et pose quelques questions d'une évidente justesse, formulées au bon moment et dont la réponse nous survient magiquement, limpide, montrant peu à peu la voie à suivre. Je découvre que lui parler et se faire entendre d'elle est une délivrance.

Nicolas est très différent. Son approche est autre. Il ne cherche pas la confidence, mais sa présence est douce et il se dégage de lui une rassurante et affectueuse chaleur. Un jour, lors de nos premières visites au chalet, Irène s'était penchée vers moi et m'avait glissé quelques mots à l'oreille au sujet de Nicolas : « Il est séduisant, n'est-ce pas ? ». Cela m'avait contrariée. Je n'avais pas envie de savoir qui pouvait plaire à Irène, pas envie même de savoir qu'elle pouvait encore être sensible aux charmes de quelqu'un. Je la croyais bien au-dessus de tout cela. Mais puisque la question se posait, je trouvais que Nicolas était bien trop ordinaire pour elle, comme Joël l'était dans un autre registre, qu'elle était bien trop belle pour l'un comme pour l'autre. J'avais simplement haussé les épaules feignant l'indifférence. Nicolas est de taille et de corpulence moyenne, son cou est court, ses épaules sont basses, mais il se tient droit. Son visage est assez étroit, son nez bien présent, ses lèvres si fines qu'au loin on les distingue à peine. Ses sourcils sont épais et sombres, ses yeux, ronds, bruns, expressifs, mais le regard est toujours paisible. Nicolas parle d'une voix calme et grave, presque murmurante. Il avance en douceur comme s'il glissait sur le sol ; tous ses gestes sont lents et fluides. Depuis quelques jours, je frémis lorsqu'il est près de moi.

*

Notre promenade quotidienne m'est devenue indispensable. Il nous arrive de sortir plus tard, quand il ne fait presque plus jour, mais pas encore nuit, à ce moment si particulier de la journée que l'on appelle justement l'heure bleue. Là, dans la forêt, ma petite Zoé sous le bras, je me sens en paix. Elle a retrouvé un peu d'appétit et a repris un peu de masse. Moi, je songe à appeler ma sœur. Après notre promenade, Zoé et moi retournons toujours dans le petit salon avec notre café ou une tisane et, blotties l'une contre l'autre dans le sofa moelleux, nous laissons passer le reste de la journée près du feu. Parfois, Évelyne reste avec nous, tandis que Nicolas bricole sur une vieille moto achetée aux enchères dans la cave. D'autres fois, ils s'enferment dans leur chambre. Et ils ne ressortent de là qu'à la nuit tombée. Toujours des râles et des soupirs de plaisirs. J'éprouve ce mélange confus, de gêne, d'irritation et aussi d'excitation.

*

Évelyne veut passer un peu de temps seule à seule avec Zoé. Elle la réveille tôt le matin et l'emmène se promener après le petit-déjeuner. Je ne sais pas trop de quoi elles parlent, mais déjà Zoé me semble plus confiante et plus volontaire.
Tu sais Suzanne, je suis en train de réaliser que mon mari était un con. Je ne voulais pas l'admettre, je ne voulais pas y penser, parce que... ben il est mort, on laisse les morts tranquilles, on ne dit pas du mal d'eux. Mais enfin, je peux le dire maintenant, c'était un con. Et quand je dis « con », je ne veux pas dire qu'il était idiot, hein ? Enfin, bien sûr, il n'était pas particulièrement intelligent. Disons qu'il était d'une intelligence moyenne. Il n'était pas non plus méchant. Il ne me cognait pas comme ton bonhomme le faisait avec toi. Mais on ne peut pas dire que c'était un mari et un père attentionné. Il ne s'occupait pas des enfants. Jamais un mot gentil pour eux ou pour moi. À la maison, il ne faisait rien. Absolument rien. Les pieds sous la table, la main sur la canette de bière. Il était jeune, mais il se comportait comme un vieux. Comme son père avec sa mère. Pareil. Nous n'avions aucune discussion sur rien. Il ne pensait pas à nos anniversaires. Enfin, tu vois... Seul son travail comptait. Son travail et le quad.
Le quad ?
Il faisait du quad. Il avait deux quads : un quad raptor et un quad cobra. C'était sa grande passion du dimanche. Tu vois, quand je te dis que c'était un con.
Et ça te fait quoi de réaliser ça ?
Ben... Je me dis que ça fait deux ans que je pleure la mort d'un con avec lequel de toute façon il valait mieux que je ne finisse pas ma vie. 

C'est le temps des grandes révélations. Au téléphone, Irène me dit qu'elle et Joël sont passés à l'improviste chez mon mari samedi soir après 20 heures... et qu'il n'était pas là. « Joël a suggéré que Franck verrait une autre femme... Depuis un moment déjà. Il n'a pas voulu en dire davantage, mais je crois bien qu'il est dans la confidence. ». Stupeur. Blessure d'ego. Ce salaud me trompe. Je lui ai rendu service en partant. Puis, retour à la raison. C'est ce que je voulais. Peut-être va-t-il me laisser tranquille ? Euphorie. À mon retour dans le salon, j'annonce la nouvelle comme si elle était avérée. Et j'en ris, un peu nerveusement, c'est vrai, mais ma bonne humeur est contagieuse et encourage les uns et les autres à plaisanter tour à tour sur tout et sur rien. Je vis un moment joyeux et presque insouciant, comme je n'en ai pas vécu depuis longtemps. Depuis mon voyage à la neige avec Irène.

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