Suzanne... ( 4 )

4.
Rose


LA JOURNALISTE Et alors vous avez quitté le chalet ?

SUZANNE Non, pas tout de suite. Elle replie soigneusement la petite serviette en papier blanche qui accompagnait son dessert, sans la quitter des yeux. Je suis restée deux semaines de plus. Elle lève les yeux et tapote plusieurs fois la serviette en papier. Tout était presque redevenu comme avant cette horrible soirée, comme si elle n'avait jamais existé. Zoé a catégoriquement refusé qu'on en parle, Nicolas et Évelyne sont retournés à leur rôle d'hôtes aimables, même moi, j'ai fait comme si de rien n'était. Mais j'ai quand même fait en sorte de ne plus jamais me retrouver seule dans une pièce avec Nicolas ou Évelyne. Ça n'a pas été difficile, car eux non plus ne le voulaient pas. Nicolas ne me regardait plus avec cet air concupiscent qui aujourd'hui me dégoûte quand j'y repense. Et bien sûr, il n'y a plus eu le moindre petit contact physique entre lui et moi. Un jour, Évelyne a savamment, subtilement, suggéré qu'il serait peut-être temps pour moi de mettre les voiles. Elle esquisse un sourire. Elle avait raison et c'est ce que j'aurais voulu faire.

J. Mais...

S., dépliant la petite serviette en papier blanche. Je voulais convaincre Zoé de partir avec moi ! Mais Zoé ne voulait pas. Elle disait que son temps ici n'était pas fini. C'est ce qu'elle a dit. Mot pour mot. Alors j'ai compris que ce n'était pas la paix qu'elle recherchait au chalet, mais que c'était... disons, une épreuve qu'elle s'imposait. Comme si cette épreuve allait être libératrice, en quelque sorte. Enfin, je ne suis pas psy, mais c'est comme ça que je l'ai compris. Je lui ai dit qu'elle avait bien assez souffert, que c'était de douceur et de gentillesse vraies dont elle avait besoin pour se reconstruire. Je savais aussi que Hugues et Serge ou d'autres types comme eux allaient revenir au chalet et je ne pouvais me résoudre à laisser Zoé entre leurs pattes. En même temps, je ne supportais pas non plus l'idée de les revoir... Vraiment, c'était bien au-dessus de mes forces. Alors, j'ai appelé ma sœur. Je ne lui ai pas dit grand-chose. Juste ce qu'il fallait pour qu'elle comprenne que j'avais besoin d'aide.

*

Il y a chez Rose, ma sœur, une certaine étrangeté, dans son allure même, sa façon de se mouvoir, de parler, et surtout de ne pas parler, une étrangeté donc, qui conduit parfois les gens à s'en méfier, à l'éviter, à tort, car elle est surtout la bonté même. L'amour, pour Rose, n'est pas un vain mot, même si je ne l'ai sans doute jamais entendue le prononcer. Rose est aimante, Rose est une taiseuse, elle aime en silence, elle aime dans les petits gestes, elle aime tous les jours pareillement au jour d'avant, pareillement au jour d'après. Mais Rose sait aussi agir avec hardiesse. Au téléphone, elle m'a dit : « Suzanne, laisse-moi deux jours. Je viens te chercher ». Pourquoi n'avais-je pas appelé ma sœur plus tôt, des semaines plus tôt ? Pourquoi avais-je suivi Irène dans ce chalet plutôt que d'appeler Rose ? Pourquoi ne l'avais-je pas appelée des années plus tôt, avant de me faire aplatir par mon mari ? Soudain, il m'apparut comme une évidence que c'était là où je devais aller. J'essayais une nouvelle fois de convaincre Zoé de nous suivre. « Viens, il faut que tu connaisses Rose ! » Mais Zoé avait cette chose à vivre, que je ne comprenais pas.

*

Je me prépare à partir, sans avoir rien de spécial à faire, sans avoir la moindre affaire à empaqueter. J'ai quand même lavé les quelques vêtements que j'ai portés au chalet, les ai repassés, pliés soigneusement et rangés dans le coffre en bois. J'ai posé affectueusement ma main sur le vieux chandail éliminé, mais en refermant le couvercle du coffre, j'ai lâché un soupir, à la pensée glaçante que, plus tard, une autre que moi pourrait s'en vêtir à son tour.

Zoé et moi nous nous promenons une dernière fois dans la forêt, bras-dessus, bras-dessous. C'est un jour sans vent, c'est dommage.

J'attends devant la fenêtre de ma chambre ou du salon qui donne sur la cour, ou assise sur le perron, comme si j'allais voir ma sœur débarquer dans la minute. Mais elle doit traverser la France d'ouest en est, il lui faut parcourir près de mille kilomètres et deux jours pour le faire. Et je le sais, elle ne prendra pas l'autoroute. Rose n'aime pas conduire, son véhicule quitte rarement son garage et elle ne s'éloigne jamais vraiment de chez elle. J'ai insisté pour prendre le train, Nicolas et Évelyne m'auraient sans doute prêté l'argent pour acheter mon billet, mais elle a tenu à venir me chercher. Je la sais prudente, pourtant je ne suis pas tranquille ; pourvu qu'il ne lui arrive rien ! Depuis hier je l'imagine, cette femme de douze années mon aînée, toute fluette, des cheveux gris et raides tombant sur ses épaules, Rose aux cheveux gris, c'est ainsi que je m'en souviens, les mains déjà vieilles accrochées au volant d'une petite voiture, vieille aussi sans doute, bleue peut-être, bravant son appréhension de la route, traversant le pays pour venir me chercher. Cette image très nette occupe mon esprit et finalement apaise mon attente anxieuse. Zoé tourne autour de moi, agitée plus que jamais, elle se ronge la peau autour des ongles ; elle redoute de me voir partir et j'espère encore que l'insupportable idée de mon départ l'amènera à changer d'avis et à me suivre. Je l'attrape parfois, l'attire jusqu'à moi, l'entoure de mes bras, dans mon cou elle dépose sa joue, que je caresse du bout des doigts, je dégage délicatement les mèches de cheveux qui glissent sur son visage et je murmure une fois de plus à son oreille : « Viens avec moi, ma petite. »

Évelyne et Nicolas aussi sont dans l'attente, ils s'impatientent, je le sens, même s'ils font mine de rien, c'est palpable. Ils m'ont offert la chance de prouver que j'étais une femme libérée et je n'ai pas su la saisir. Pour eux, je ne suis certainement que la raseuse qu'ils s'étaient figurés dès le départ. Plus encore, je suis devenue l'importune, l'indésirable, potentiellement la nuisible, et maintenant ils ont hâte de me voir dégager. Je me fous de ce qu'ils pensent de moi, ah, je les ai déçus, qu'ils aillent au diable ! Je songe à toutes ces confidences lâchées à Évelyne, jamais dites à personne avant elle, même pas dites à Zoé, et je m'en veux de m'être épanchée, d'avoir jeté en pâture ces bouts de moi si intimes, je me sens salie. Salie aussi par Nicolas, ses yeux, ses mains. Qu'elle idiote j'ai été. Et Irène. J'essaie de ne plus penser à Irène. Mais je me trompe, ils ne s'attendaient pas à ce que je devienne une femme libérée, ils étaient certains que j'étais une femme docile et malléable. En fin de compte, ils n'ont pas eu raison de moi, Irène n'a pas eu raison de moi, mon mari non plus. Bientôt, je serai loin d'eux pour toujours. Voilà ce que je me dis et me répète. Si je pouvais assommer Zoé et la glisser dans le coffre de la voiture de ma sœur, je le ferais.

Au soir de cette première journée, Rose m'appelle : « Je suis à Fontenay-Trésigny. Je passe la nuit dans un hôtel, je reprends la route demain matin et je serai là en fin d'après-midi. ». À sa voix, je peux dire qu'elle est fatiguée, mais satisfaite. Elle vient de parcourir la moitié du chemin, elle a accompli quelque chose. Voilà ce que j'entends. Je passe toute la journée suivante dans le salon entre le sofa dans lequel Zoé et moi sommes blotties l'une contre l'autre et la chaise que j'ai positionnée devant la fenêtre. Ma veste et mon sac à main y sont déjà suspendus. Je suis prête. Mes allers-retours irritent Évelyne et Nicolas qui chaque fois relèvent leurs yeux de dessous leur bouquin de dessous leurs lunettes. Pourquoi n'iriez-vous pas vous promener, ou mieux pourquoi n'iriez-vous pas dans votre chambre à coucher ?, je pense. Le feu crépite dans le poêle à bois. Je soupire d'attendre. Zoé soupire. De chagrin. Évelyne et Nicolas soupirent d'agacement. C'est un concert de soupirs au cœur du petit salon. Zoé finit par m'entraîner sur le perron pour fumer une cigarette de secours.
— Après celle-là, j'arrête ! Je déclare solennellement en reluquant la tige serrée entre l'index et le majeur. Zoé l'en extirpe doucement et tire sur la cigarette qui crépite.
— Et moi, je vais me remettre à fumer pour de bon. Une tous les soirs. Je la fumerai ici, sur le perron.

Nous rentrons. Je retourne sur le sofa, je retourne à la fenêtre, je soupire, Zoé soupire, Évelyne et Nicolas soupirent. Évelyne qui jusqu'ici avait su garder aux lèvres ce sourire si délicieux et si hypocrite, siffle entre ses dents : « Ce n'est pas en te postant devant cette fenêtre que tu feras venir ta sœur plus vite ! ». Mais il est 16h30, et c'est déjà la tombée de la brume. Deux faisceaux de lumière jaune apparaissent alors, balayant le sol recouverts de gravillons, la voiture avance un peu dans la cour, puis s'arrête, conformément aux instructions que j'avais données à ma sœur : « Quand tu arriveras, surtout, ne monte pas dans la cour et ne sors pas de la voiture. » Zoé s'est redressée dans le sofa, les yeux grands ouverts, comme si elle venait de recevoir une terrible nouvelle. Je sais que son cœur bat fort et vite, je pourrais presque l'entendre d'où je suis. Sur le visage d'Évelyne et Nicolas, je vois aussi se dessiner une drôle d'expression. Ils ont déposé leur livre sur leurs genoux et ils me regardent. Nous savons tous que le moment est venu. C'est un instant un peu étrange, un peu lourd. Soudain, je sens une pression s'exercer sur mes tempes, comme si ma tête était prise dans un étau. La nuit dernière, j'ai songé longuement à ce que j'allais dire à Évelyne et Nicolas. « Salut et merci pour tout. Prenez-bien soin de Zoé » ? Je me suis endormie avant d'avoir trouvé la solution. Rien. Je ne peux rien dire. Voilà. C'est tout. Je me lève, enfile ma veste, fais glisser la lanière de mon sac à main sur mon épaule. Je pars comme je suis venue. Je tends la main vers Zoé qui se redresse et la saisit. Ensemble nous quittons la pièce, laissant Évelyne et Nicolas qui nous regardent franchir la porte sans rien dire.

Sur le perron, Zoé et moi nous nous enlaçons si fort que nous pourrions peut-être nous briser les côtes. « Je t'aime, je t'aime », nous nous répétons en resserrant encore un peu plus notre étreinte. Et nous nous contractons le plus possible pour ne pas pleurer. Ma sœur, qui ne sait presque rien de cet endroit, des gens qui y vivent, de Zoé et de ma relation avec elle, éteint les phares de la voiture pour ne pas nous gêner. Mais alors, c'est l'effet inverse que celui escompté qui se produit, Zoé se dégage doucement de moi et murmure :
— Tu dois y aller. Elle t'attend.
Je glisse un petit papier plié dans la poche de son vieux gilet.
— Ce sont les coordonnées de ma sœur.
Elle hoche la tête en se mordant les lèvres. Je prends son visage entre mes mains et le parsème de petits baisers.
— On va se revoir, me dit-elle.
— On va se revoir, je promets à mon tour, puis je lâche son visage et quitte le perron.

Je marche vers la voiture, une vieille Peugeot bleu pâle, ternie par de trop longues expositions à la lueur de la lune, comme je l'avais imaginée. J'ouvre la portière côté passager. Rose aux cheveux gris se tourne vers moi. Elle est égale à mon souvenir, les rides en plus. Elle me regarde avec une expression mêlée de douleur, de soulagement et d'affection. Je m'assieds et laisse aller mon front contre son épaule. Elle embrasse le sommet de mon crâne. Puis je me redresse. Zoé a déjà disparu. Il est temps. Rose, toujours conformément à mes instructions : « Nous repartirons tout de suite », démarre la voiture, opère un demi-tour et nous quittons le chalet.

*

LA JOURNALISTE Vous vivez encore chez votre sœur ?

SUZANNE Non, mais j'y suis restée un bon moment. J'ai passé une partie de l'hiver à hiverner ! J'ai beaucoup dormi, j'ai beaucoup lu ; avec Rose, nous nous promenions tous les jours au moins deux heures sur la plage, quel que soit le temps. Mes journées étaient assez semblables à celles passées au chalet, en fin de compte. Pourtant tout était différent... À partir du printemps, nous avons commencé à nager tous les deux matins. C'est ce que nous faisions déjà quand nous étions adolescentes. C'est ce que Rose a toujours fait. J'ai vécu au rythme de Rose. Et puis j'ai commencé à réfléchir à la question du travail. Rose a une amie, plus jeune que nous, elle a la trentaine, qui bossait dans l'informatique, mais qui est maintenant ébéniste. Elle a fait une formation en alternance. J'aime beaucoup cette fille. Elle fait partie de ces gens qui marchent à l'instinct, vous voyez ? Qui croient que tout est possible et qui ne se laissent pas démonter. Elle en avait marre de l'informatique, elle a toujours aimé le bois, déjà toute petite elle bricolait des petits meubles, alors elle est devenue ébéniste. Elle m'a dit : « Suzanne, lance-toi ! Inscris-toi à l'AFPA, trouve-toi un patron ! ». J'ai fait la liste de mes compétences et de mes envies. Elle se gratte la tempe. Bon, c'était pas de la tarte ! Parce que, soyons honnêtes, il n'y a pas grand- chose que je sache faire. Le ménage, tenir une maison, oui, ça. Mais bon... La cuisine ? Je suis plutôt bonne cuisinière, mais en fait, je n'aime pas ça. D'ailleurs, je ne cuisine presque plus. Le minimum syndical, disons. J'aime jardiner, mettre les mains dans la terre, faire pousser des légumes, mais surtout m'occuper des plantes et des fleurs, repiquer, bouturer, tout ça. Mais en faire un métier... Je n'ai plus la forme physique pour ça. Travailler chez un maraîcher, ou chez un paysagiste, c'était évidemment exclu. Et vendre des fleurs coupées ne m'intéressait pas non plus. Restait la paperasserie. Quand mon mari s'est installé à son compte, au début de notre mariage, j'ai été sa secrétaire pendant un peu moins de deux ans. Je me débrouillais bien et ça ne me déplaisait pas. Mais une fois sa patientèle constituée, il a estimé qu'il méritait de se payer les services d'une vraie secrétaire médicale. Elle marque une pause. Dites-moi, je prendrais volontiers un kir. Ça vous dit ?
 
J. Allez, pourquoi pas ?!

Suzanne appelle la serveuse et passe commande.

S. Bon, toujours est-il que je me suis inscrite à l'AFPA à Langueux, c'est vraiment tout près de chez ma sœur, pour faire une formation en alternance en secrétariat. J'ai trouvé un patron à Yffiniac — c'est à deux kilomètres — et j'ai signé un contrat de professionnalisation de 12 mois. Et le hasard a voulu que ce soit un fleuriste grossiste !

J. C'est drôle. Et est-ce que le job vous plaît ?

S. C'était assez dur au début, surtout à cause de l'outil informatique que je ne maîtrisais pas du tout. Camille, l'amie de ma sœur, celle qui est ébéniste, m'a donné quelques cours avant même que je commence la formation. Et j'avoue que j'ai pas mal ramé. Mais maintenant, je me débrouille bien.

La serveuse arrive à leur table et dépose les deux verres de kir devant elles, ainsi qu'un petit bol de crackers.

J. Merci bien !
Suzanne remercie la serveuse d'un léger hochement de tête.

S. L'équipe est sympa et le boulot n'est pas déplaisant. Donc, franchement, ça va. Elle boit une gorgée, et reposant son verre, elle poursuit. Et puis, c'est bête à dire, hein, mais ça fait du bien de se rendre utile, de se sentir utile. Et la bonne nouvelle, c'est qu'ils me garderont une fois la formation finie : un C.D.I à temps partiel.

J. Ouah, c'est formidable, Suzanne ! Après tout ce que vous m'avez raconté, je vous avoue que ça me fait vraiment du bien d'entendre ça.

S., souriant. Il fallait une happy end à cette histoire, pas vrai ? Je ne vous aurais pas laissée rentrer chez vous avec le moral tout bousillé ! Elle sourit encore, prend un cracker, le glisse dans sa bouche et de ses mains essuie machinalement son chemisier, comme si des miettes étaient tombées dessus. Elle mastique puis avale le cracker et reprend. J'ai aussi trouvé un appartement. Je loge maintenant au-dessus de l'ancienne poste du village. C'est un deux-pièces, un meublé. Les meubles sont vieux, assez kitch, et même assez laids, et le sol est recouvert de linoléum. Je déteste ça, le linoléum. Encore plus que le carrelage. Mais enfin, je m'y sens bien malgré tout. Je me suis appropriée l'espace, j'ai un peu redécoré, c'est un petit appartement douillet et chaleureux. C'est mon chez-moi.

J. C'est vraiment une nouvelle vie qui démarre.

S., faisant tourner le pied de son verre entre deux doigts. Oui, c'est comme ça que je le vois. C'est comme si je débutais dans la vie. C'est un peu perturbant, parce que l'existence que je mène aujourd'hui n'a rien à voir avec celle qu'une femme de mon âge est supposée vivre. Normalement, je devrais compter les années qui me séparent de la retraite, je devrais avoir des grands enfants qui eux-mêmes seraient en âge d'avoir des enfants, et recevoir tout ce petit monde à la maison le dimanche. Avec ou sans mari. Mais enfin, c'est comme ça. On ne peut pas réécrire l'histoire. Et quand même, je suis plutôt contente. Je mène une vie modeste, mais plaisante, je crois. Elle sourit et porte le verre de kir à sa bouche.

J. Je m'excuse par avance de vous poser cette question, mais avez-vous eu depuis des nouvelles de votre mari ?

S. Dès mon arrivée en Bretagne, Rose m'a conseillée de déposer une main courante au commissariat de police, pour signaler que j'avais quitté le domicile conjugal, parce que j'étais victime — je déteste ce mot — de violences conjugales. Ce qui s'est passé, c'est que... Elle boit encore une gorgée de kir. Mon mari n'a jamais appelé ma sœur, en revanche il a donné son nom et ses coordonnées quand il a déclaré ma disparition au commissariat. Elle secoue légèrement la tête en levant les sourcils. C'est toujours tellement étrange de parler de ma disparition. Les policiers de Langueux étaient alors allés voir ma sœur pour lui demander si elle savait où je pouvais être. Elle leur a dit qu'elle n'en savait rien du tout, que je ne l'avais pas contactée, que j'avais coupé les liens avec elle depuis plus de quinze ans déjà... Du bout du majeur et de l'annulaire réunis, elle frotte un peu nerveusement l'espace entre ses deux sourcils. Elle leur a aussi dit qu'il y avait deux possibilités quant à ma disparition : soit j'avais fui mon mari, soit il m'avait fait du mal.

J. Elle sous-entendait qu'il vous avait peut-être tuée ?

S. C'est plus ou moins ce qu'elle a laissé entendre. Et elle m'a avoué qu'elle a vécu avec cette peur jusqu'à ce que je me décide finalement à l'appeler. Au chalet, j'avais songé à cette éventualité, que mon mari la contacte ou qu'il laisse ses coordonnées aux policiers. Et je me suis dit que si ça devait arriver, elle se ferait un sang d'encre pour moi. Mais je... Je n'y ai pas pensé assez sérieusement, enfin disons que je n'ai pas pris cette pensée au sérieux. Je m'en veux aujourd'hui de lui avoir fait vivre cela. Et encore et toujours je me demande : « Pourquoi je n'ai pas téléphoné à Rose plus tôt ? »

J. Et elle n'avait aucun moyen de vous joindre, bien sûr.

S. Non. Elle n'a jamais eu mon numéro de téléphone portable qui était de toute façon éteint tout le temps où j'étais au chalet. Et appeler mon mari était pour elle hors de question. Elle savait qu'elle n'en tirerait rien, sinon le déplaisir d'une conversation avec lui.

J. Savait-elle ce qu'il vous avait fait subir ?

S. Disons qu'elle le soupçonnait de pouvoir être violent. Elle l'avait entendu mal me parler, me dénigrer, et elle a toujours pensé que c'était lui qui avait fait en sorte de me couper d'elle... Elle ne m'en avait jamais rien dit, de même qu'elle ne m'avait jamais clairement exprimé ses sentiments envers mon mari. Ce n'est pas son genre. Et puis, elle avait ses propres soucis... Rose a eu une vie pas facile... Mais elle m'avait souvent répété que je pouvais venir chez elle à n'importe quel moment, pour n'importe quelle durée, et elle insistait sur ce point. Le fait est que nous habitions très loin l'une de l'autre. Mon mari refusait que nous allions chez elle, et elle, elle venait nous voir une fois par an, une fois tous les deux ans ; mais lui, il était distant et désagréable. Il n'aimait pas Rose, il n'aimait pas qu'elle vienne, il n'aimait pas qu'elle m'appelle. Il disait tout le temps : « Ta sœur est vraiment spéciale » ou « Avec ses cheveux et ses vêtements trop grands, elle a l'air de rien. » ou « Elle a l'air d'une folle ». À partir d'un moment, il ne voulait plus qu'elle vienne du tout. Il m'a dit : « Débrouille-toi comme tu veux, mais je ne veux plus la voir ici. ». Alors, je trouvais des excuses pour reporter ses venues. Elle boit une nouvelle petite gorgée. Bon, on se téléphonait. La plupart du temps, elle appelait en journée, quand il n'était pas à la maison, mais il arrivait qu'il soit là ; dans ce cas, je ne décrochais pas. Et puis, petit à petit, même quand il n'était pas là, le plus souvent je ne prenais plus ses appels. Comme je vous l'ai dit, Rose est plutôt du genre pas bavarde. Au téléphone, c'est encore pire. Et moi, moi, je n'avais rien à lui raconter... Je ne savais pas quoi lui dire. Bref, je lui téléphonais de moins en moins, et puis, petit à petit, seulement à son anniversaire et à Noël, jusqu'à ce que je ne l'appelle plus du tout. Je me disais parfois : « Il faut que j'appelle ma sœur ! », mais je ne le faisais pas. Elle m'a écrit des lettres. J'ai répondu une ou deux fois. J'envoyais une carte pour la nouvelle année. Et puis, ça aussi j'ai arrêté. Et après, le temps a passé, et... Elle renifle. Je pense que j'avais honte. Un beau jour, je me suis dit : « C'est trop tard. C'est fini. »

J. Mais vous vous êtes retrouvées.

S., souriant. Oui, c'est ça. On s'est retrouvées.

J. Que s'est-il passé après qu'elle ait dit aux policiers que votre mari vous avait peut-être fait du mal ?

S. Ils ont avisé leurs collègues de Saint-Dié qui ont, disons, ouvert une enquête ? Mais dans la mesure où je ne connais pas grand monde, ils ont vite fait le tour. Bon, ils ont d'abord interrogé mon mari, il a nié, bien sûr, ils sont allés voir Irène, qui a fait celle qui ne savait rien, et ils ont interrogé les voisins, mais ça n'a rien donné.

J. Vous voulez dire qu'aucun d'entre eux n'avait jamais rien entendu ?

S. Apparemment. Certains auraient dit qu'ils avaient déjà entendu des cris ou des disputes. Mais cela arrive dans tous les couples, n'est-ce pas ?

J. C'est la loi du silence... Il y a quelques temps de cela, une de mes collègues a mené un entretien avec une femme violentée par son mari qui disait que « dans son milieu, les voisins n'entendent rien ».

S. Peut-être. Ou peut-être qu'ils ne se sont vraiment rendus compte de rien. Ce n'est pas impossible. Je ne sais pas. Je n'irai pas le leur demander. Bon... Comme je vous l'ai dit, mon mari ne me frappait pas au visage, donc, je ne portais pas de traces visibles de coups, pas d’ecchymoses en tout cas. Et si j'en avais sur le reste du corps, je les cachais bien sûr. De toute façon, il ne me frappait pas de ses poings. Quand on entend violences conjugales, on pense tout de suite à des coups de poings et des coups de pieds. Mais il y a d'autres possibilités. Elle renferme doucement les doigts de sa main droite dans sa main gauche. Toujours est-il que les flics qui m'ont reçue quand j'ai déposé ma main courante, ben, ils étaient un peu perplexes. Je ne suis pas certaine qu'ils m'aient crue, mais ils m'ont quand même dit que je pouvais porter plainte.

J. Et vous avez porté plainte ?

S. Pas tout de suite. Je me suis d'abord rendue à la maison de justice et du droit de Saint-Brieuc où j'ai été reçue par une avocate très aimable, très douce. Elle m'a écoutée, elle m'a expliqué en quoi consistait le dépôt de plainte, elle m'a dit que c'était à moi de prouver les violences, de monter un dossier. Elle n'avait pas l'air spécialement optimiste s'agissant de mon cas, mais elle m'a conseillée de porter plainte. J'ai laissé traîner quelques semaines, et puis j'ai demandé à obtenir mon dossier médical et des bulletins d'hospitalisations. Ensuite, je suis retournée chez les flics. Et là, ils m'ont demandé de tout raconter, depuis le jour de la rencontre jusqu'à mon départ, les premiers reproches et les premières brimades, les premières gifles, les coups les plus violents. Ils m'ont posé des questions vraiment très personnelles... Elle soupire. Et puis bien sûr, ils m'ont demandé pourquoi je ne l'avais pas quitté plus tôt, pourquoi je n'avais pas porté plainte plus tôt. Enfin, c'était horrible et c'était très long. L'avocate m'avait prévenue, mais quand même, je ne m'attendais pas à ça. Plusieurs fois, j'ai eu envie d'en finir avec cet entretien, me lever et partir, mais c'était comme si j'étais coincée là sur ma chaise. Je n'arrivais pas à bouger et je répondais à toutes les questions comme une bonne élève. C'était un vrai supplice pour moi. Et ça n'a servi à rien du tout, parce qu'au final ma plainte a été classée sans suite.

J. C'est dingue...

S. Oui, ça m'a paru dingue aussi. Vivre toutes ces années de maltraitance et s'en voir refuser la reconnaissance, c'est incompréhensible et c'est vraiment dur. Infraction insuffisamment caractérisée. C'est ce qu'on m'a dit. Pas de témoignages, en dehors du mien et de celui de Rose, pas de photos, pas de traces de violences récentes. Alors bien sûr, j'avais été vue en consultation et même hospitalisée à plusieurs reprises, mais pas assez, il faut croire, et encore une fois pas assez récemment, la dernière fois remontant à plus de trois ans. Bon et puis, lui a été entendu. Il a donné aux policiers sa version des faits et il a dû être convainquant. Enfin, bref, je vous le dis franchement, si j'avais su, je n'aurais pas porté plainte.
J. Il se trouve hélas que de nombreuses plaintes sont classées sans suite. En fait huit sur dix n'aboutissent pas...

S. Oui, j'ai lu ça aussi. C'est vraiment terrifiant. Elle marque une pause. Et vous savez, le pire, c'est qu'il a été prévenu du classement sans suite avant moi. C'est comme ça que ça se passe, c'est la procédure... Mais vous savez déjà tout ça... Bon, après cela, je suis retournée voir l'avocate qui m'avait reçue. Elle m'a dit que le classement sans suite était, comment a-t-elle dit ? « Une décision provisoire qui n'a pas autorité de chose jugée ». C'est ce qu'elle a dit. Ça ne m'a pas été d'un grand secours ! Je n'avais pas envie qu'il remette ça juste pour qu'on puisse rouvrir le dossier ! Coudes sur la table, elle pose son menton dans le creux de ses deux mains rassemblées. Enfin... j'étais en colère, j'étais... dégoûtée, abattue... Mais, passé le choc de la nouvelle, je dois admettre que je me suis aussi sentie soulagée, parce qu'en fait cette procédure m’effrayait d'avance. Et puis je me suis dit que d'avoir porté plainte me protégeait sans doute. J'aurais pu craindre des représailles, mais en fait, c'est l'inverse qui s'est produit. Je me suis dit qu'il n'allait prendre aucun risque. Je ne le voyais pas monter en Bretagne pour venir me chercher. Je crois qu'il n'est pas aussi fou, et surtout qu'il est trop lâche. J'ai moins peur aujourd'hui qu'il... oui, qu'il vienne me chercher. J'y pense beaucoup moins. Et puis, il y a toujours cette éventualité d'une autre femme. Je ne souhaite à aucune autre de tomber entre les mains de mon mari, mais si une autre femme existe, je me dis malgré tout qu'il finira par m'oublier...

J. Avez-vous songé à divorcer ?

S., souriant. J'ai envoyé une requête en divorce il y a trois mois et l'audience de conciliation a eu lieu il y a deux semaines. C'était une nouvelle épreuve pour moi, d'autant que j'ai dû retourner là-bas. Parce que c'est celui qui fait la demande qui se déplace. À ça non plus, je ne m'y attendais pas. Heureusement, Rose m'a accompagnée.

J. Dans le cas d'un divorce pour faute, c'est le défendeur qui se déplace. Je comprends donc que vous n'avez pas fait de requête en divorce pour faute ?

S. Ah, non, certainement pas. Si ma plainte avait aboutie, je l'aurais fait, mais là... Lèvres pincées, elle secoue la tête. C'est une procédure trop longue, trop délicate, j'aurais dû une nouvelle fois apporter les preuves de la faute, les consolider, mais sans être certaine que cela soit suffisant. Non, non, ça aurait été un cauchemar. Ce sera donc un divorce sur acceptation du principe du divorce. Alors bien sûr, mon avocate m'a bien prévenue que ce ne sera pas forcément facile non plus, ce sera sûrement long, car il risque de faire traîner les choses. Mais pour être honnête, je m'attendais déjà à ce qu'il refuse le divorce, auquel cas il aurait fallu attendre presque deux ans pour lancer la procédure, mais il a signé ! Donc au final, j'ai déjà une bonne raison d'être satisfaite, on va dire. Mon avocate n'a bien sûr pas demandé le droit de vivre dans le domicile conjugal, parce que je ne veux pas du tout retourner dans la maison, mais elle n'y est pas allée de main morte avec la pension alimentaire, enfin la pension au titre du devoir de secours. C'est drôle quand on y regarde de près : Pension au titre du devoir de SECOURS. Elle a également demandé que mon mari assume toutes les charges du ménage. On verra bientôt ce que le juge aura décidé... J'attends l'ordonnance de non-conciliation qui ne devrait pas tarder à arriver.

J. Et comment s'est passée l'audition ? Ça a dû être très... pénible pour vous d'être à nouveau confrontée à lui ?

S. Je suis arrivée au tribunal avec Rose bien en avance... Mais, lui, il était déjà là ! Elle se laisse aller dans le dossier de sa chaise. Je suis certaine qu'il voulait être là quand j'arriverai, histoire de m'intimider. Nos regards se sont croisés, mais ça a duré le temps d'un éclair. J'ai tourné ou j'ai baissé la tête, je ne sais plus. Et puis Rose nous a trouvé une place à l'écart, d'où je ne pouvais plus le voir. J'étais crispée et je me sentais mal. J'avais peur qu'il vienne jusqu'à nous. Mais mon avocate nous a rejointes assez rapidement. Après, j'ai été reçue par le juge. Sans entrer dans les détails, je lui ai dit que j'ai subi des maltraitances tout au long de mon mariage, je lui ai dit que j'avais quitté le foyer conjugal, que j'avais déposé une main courante pour le signaler, je lui ai parlé de la plainte qui n'avait pas abouti. Et je lui ai expliqué clairement pourquoi je ne voulais pas d'un divorce pour faute. Ensuite, c'est lui qui a été entendu. Enfin, nous avons été reçus tous les deux avec nos avocates. Je dis bien nos avocates, parce qu'il a lui aussi choisi de se faire représenter par une femme... Bref. C'était juste une parenthèse... Je ne l'ai pas regardé une seule fois. Je suis restée assise, bien droite dans ma chaise. Du tranchant de la main, elle semble fendre une chose invisible au-dessus de la table. Et tout est allé très vite, en fait. Mon avocate et moi sommes sorties les premières, nous nous sommes mises à l'écart pour discuter un peu. Il est sorti à son tour, il est passé à côté de nous, je l'ai vu du coin de l’œil, je l'ai senti. Mais, c'était tout. Il ne m'a pas parlé, il ne m'a pas attendue. Rien ne s'est passé, en fait. Rose et moi avons quitté la ville tout de suite après l'audience. Je ne me suis sentie en sécurité qu'une fois sur l'autoroute. Mais je ne savais pas trop quoi penser. J'avais du mal à réaliser que cette étape était franchie. Elle tapote deux fois son front. C'était presque irréel. Et j'étais très anxieuse. Nous avons fait le voyage en deux jours et quand nous sommes arrivées chez nous, j'ai éprouvé comme un... relâchement. Je me suis sentie délestée. Et depuis, ça va mieux. Je me dis qu'un jour je pourrais l'appeler « mon ex-mari ». C'est bête, hein, mais cette idée, c'est comme un phare dans la nuit. Elle sourit franchement. Enfin, je sais que c'est loin d'être fini. Mais c'est en bonne voie...

J. C'est clair. Vous avez de quoi être rassurée, satisfaite.. et fière de vous. Je suis vraiment admirative quand je vois avec quel courage, et avec quelle méthode aussi, vous avez petit à petit repris les rênes de votre vie.

S. Je le dois à Rose aussi. Et il y a la distance qui nous sépare, mon mari et moi. Ça aide...

J. Je souhaiterais maintenant reparler du chalet, si vous le voulez bien. Et plus précisément de l'incendie.

S. Très bien, si vous voulez. Mais je dois d'abord aller aux toilettes. Et puis, j'aimerais faire une petite pause, si ça ne vous ennuie pas.

J. Bien sûr, Suzanne. Une pause, c'est bien. Prenez votre temps.

Suzanne se lève, contourne le comptoir et pousse la porte des toilettes.

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